09/11/2015

LA LANGUE BOCHE

La Tribune, dans une affichette, s'interroge gravement : comment faire aimer l'allemand à nos élèves ? À cela, il y a deux réponses. D'abord, il faut rendre l'allemand attrayant, en montrant que cette langue a des trucs marrants, qu'il y a un humour allemand (pourquoi ferait-il exception ?) et qu'on peut l'apprendre dans la bonne humeur.

Ensuite, il faut expliquer aux élèves qu'il n'y a pas de langue facile et que pour s'y mettre, il faut bûcher avec ce que cela comporte d'efforts consentis.

Je commence par le deuxième point. Le français nous paraît, en comparaison, facile, mais c'est seulement parce que nous l'avons appris à la mamelle. Ainsi j'écrivais à une amie polonaise ces simples mots : « elles cousent », soit douze lettres et quatre éléments phonétiques. Elle trouvait à juste titre compliqué. Les dictionnaires polonais, comme j'imagine ceux des autres langues slaves, n'indiquent pas la prononciation des mots, elle est inutile, ce qui est écrit se prononce et basta. Cela dit, le polonais, que je baragouine un peu, est une langue diabolique avec des déclinaisons à sept cas, trois genres, différents quand il s'agit d'un nom ou d'un adjectif. Quand aux conjugaisons, je ne vous dis pas...

Encore une fois, il n'y a pas de langues faciles. L'anglais est réputé l'être, et il est vrai que des Patagons et des Samoyèdes, et même des Français arrivent*, quelquefois péniblement, à se faire comprendre dans cette langue. Mais l'anglais emploie par exemple le passé simple, un temps qui a complètement disparu du français, dans des cas précis où l'emploi du passé composé à la française rend la phrase incompréhensible. Les Patagons font souvent cette faute. On doit dire « je fus en Angleterre pendant six semaines ». Il y a plein de petits pièges comme ça, et c'est ce qui fait l'intérêt d'une langue, la fierté d'en maîtriser les subtilités, d'être celui qui a pigé. Les enseignants, toutes langues confondues, devraient miser sur cette fierté en prononçant cette phrase encourageante : tu vois que tu y arrives. Apprendre une langue doit être un jeu, que dis-je, un sport, il faut battre trois adversaires coriaces, la syntaxe et l'orthographe et la prononciation. On peut y arriver (sauf pour le polonais !). L'allemand, oui, il y a ces maudits cas, l'accusatif et le datif, on ne fait pas toujours le bon choix. Notez que les Berlinois s'en moquent complètement, voir note en bas de page**. Si l'anglais a la cote, c'est qu'il a supprimé les déclinaisons, comme le français, l'italien et l'espagnol. Avec l'allemand, il faut faire avec.

Mais encore une fois, il s'agit d'un défi, aussi de trouver de l'intérêt à ce qui est différent de ce que la langue maternelle nous avait fait connaître. Babel n'était pas une malédiction, c'était une ouverture sur la diversité. S'il n'y avait qu'une seule langue sur toute la planète, quel ennui !

Justement, l'ennui est ce qu'il faut bannir. De mes jeunes années, j'ai le souvenir de bons maîtres de langues mais qui peinaient à choisir des textes qui nous auraient mis de bonne humeur. Il semble qu'ils auraient pensé déchoir en nous faisant lire ce qui aurait pu nous faire à la fois réfléchir et rire. Les Allemands ne sont pas tous rigides et solennels. Eugen Roth était un poète munichois dont les poèmes souriants, drôles, satiriques, feraient merveille dans un enseignement détendu. Tenez, ce joli quatrain (pour les non-cancres) :

Ein Mensch bemerkt mit bittrem Zorn,
Dass keine Rose ohne Dorn.
Doch muss ihn noch viel mehr erbosen,
Dass sehr viel Dornen ohne Rosen.

Et pourquoi ne pas faire connaître un des ancêtres de la bande dessinée, drôle et cynique à la fois : les tours pendables de Max und Moritz, de Wilhelm Busch, qui ont été traduits en de nombreuses langues, dont le latin (les empereurs romains s'en délectaient). Ceux qui, gamins, se sont marrés aux aventures de Pim, Pam, Poum sauront que ces deux garnements ont pour exacts modèles Max et Moritz : mêmes physiques, même méchanceté hilarante. Busch est un peu le Tœppfer allemand, les rires qu'il suscite sont aussi ceux de l'ami Rodolphe. Il y aurait là une mine à exploiter. Mais au collège, il ne figurait pas parmi les auteurs à lire. Cela a peut-être changé, je le souhaite.

Il faut surtout sortir de l'idée que l'allemand est en quelque sorte une langue mineure qu'on apprend simplement parce que c'est celle de nos Confédérés. L'allemand est bien plus que ça, culturellement désormais les choses se passent autant à Berlin qu'à Paris, Londres ou New-York ou Riyad. Un élève qui maîtrisera cette langue pourra parader auprès des copains. Ça vaut le coup, non ?

 

* Je ne me moque pas des Français, je les critique pour cette idée qu'ils ont que le français est la langue, supérieure à toutes les autres : les Anglais disent knife, les Allemands Messer, alors que tout le monde sait que le vrai mot est couteau. Pour exemple, une citation d'un monsieur Alexandre Guitry (plus connu par le prénom Sacha) qui déclarait ceci : « Le français est une si belle langue que je ne vois pas la nécessité d'en apprendre une autre ». On ne saurait être plus arrogant.

** En Hochdeutsch : Nachtigall, ich hör dich trapsen.
   En berlinois : Nachtigall, ich hör dir trapsen.

Soit une grosse faute de déclinaison, le datif au lieu de l'accusatif. Mais l'expression a passé dans la langue de tous les Allemands. Au propre, rossignol, j'entends tes petits pas, au figuré, toi, je te vois venir.

Timeo hominem unius linguæ.

14:00 | Lien permanent | Commentaires (6) | |  Facebook | | | |

Commentaires

« Le français est une si belle langue que je ne vois pas la nécessité d'en apprendre une autre ». On ne saurait être plus arrogant."
Sauf que lui le disait au second degré...

Écrit par : Géo | 09/11/2015

Ce n'est pas ma version, mais je veux bien vous croire.

Écrit par : andré thomann | 09/11/2015

Bonjour Monsieur, Je suis heureux de comprendre bien l'allemand grâce à mon passage à l'école. Cela me permet d'échapper à l'envahissement de la culture anglo-saxonne et de l'anglais trop présent dans notre langue. Les responsables se trouvent chez nous. On veut passer pour moderne alors que les mots existent en français. Si on employait autant de mots germaniques on crierait à l'invasion ! En parlant d'école, je me souviens de vous en professeur d'anglais : chemises colorées, barbichette et parfois un achat forcé du Guardian pour la lecture ! J'adore vos opinions sur l'islam et le populisme. Un vent frais dans un monde de moutons pleutres.

Écrit par : Pierre | 13/11/2015

Je pense qu'aucune langue n'est finalement facile à apprendre puisqu'elles contiennent toutes des expressions qui leurs sont propres : je me souviens de ma mère lorsqu'elle s'exprimait en allemand, elle utilisait des expressions comme nous en utilisons en français.

Il est évident, comme vous le soulignez très justement, que notre langue maternelle ne nous pose aucun problème - si ce n'est quelques fois sa grammaire - puisque nous l'utilisons régulièrement.

En revanche, il faut bien avouer qu'à force d'entendre ceci ou cela en parlant des allemands et des alémaniques en termes négatifs, apprendre l'allemand devient difficile, l'anglais étant trop utilisé en Suisse y compris en matière de prévention routière !

A qui la faute ? Aux enseignants, aux méthodes utilisées ? le débat commencé finira-t-il un jour ?

Écrit par : Marie | 13/11/2015

A qui la faute ?

A mon avis, il faudrait enquêter auprès de ceux et celles, qui ont aimé l'allemand. Comprendre ce qui leur a permis de sortir du cliché anti-allemand.
Et puis : est-il important de réussir, pour aimer
ou faut il aimer, pour pouvoir réussir ?

Quel parallèle peut-on faire entre l'attitude face à l'allemand et face aux maths ? Tant d'élèves décrètent être nuls en maths, mais c'est bien plus ennuyeux que d'être nul en allemand ...

Souvent, les élèves sont bloqués sur des idées, ou une mauvaise image d'eux-mêmes, suite à des difficultés.

Écrit par : Calendula | 13/11/2015

Les règlements fédéraux indiquent que les élèves du post-obligatoire (Collège, Ecole de Commerce etc) ont le choix entre l'allemand et l'italien. Cela est en vigueur depuis une quinzaine d'années, lorsque les autorités fédérales ont mis les langues nationales sur un pied d'égalité: auparavant les francophones étaient tenus d'apprendre l'allemand, Punkt Schluss. Dans l'établissement où j'enseigne, pour la première fois cette année et à notre grande surprise,le nombre d'élèves ayant choisi l'allemand et non l'italien comme deuxième langue nationale a nettement augmenté. A tel point que nous avons eu de sérieuses difficultés à remplir les postes des collègues enseignant l'italien! Faudrait donc croire que l'allemand est devenu "porteur", que les élèves n'en ont plus peur, et que les profs les font peut-être plus rire qu'avant....Vite, un comité de défense de l'italien!

Écrit par : Christian | 16/11/2015

Les commentaires sont fermés.