03/11/2016

DANS LEUR BULLE

Je suis assis dans le tram. Mon regard porte sur dix passagers. Sur les dix, eh bien, il y en a dix qui manient un portable, soit ils (elles) l'ont sur l'oreille et conversent, soit ils tapotent sur l'écran ou déchiffrent un message, importantissime, qu'on vient de leur envoyer. Ils sont là, penchés sur leur truc, le regard absent, concentrés, coupés du monde qui les entoure, ils ne me regardent même pas (ils ne perdent peut-être rien) mais ils ne regardent personne non plus, ils ne perçoivent pas leurs semblables, ils sont dans une bulle. Quelquefois, ils en oublient presque de descendre au bon arrêt.

Ils communiquent, paraît-il. Je n'en crois rien. Ils pérorent, sans arrêt, il y en a à qui on voudrait dire : « vous laissez un peu parler l'autre ». Sans parler des tonitruants, il m'arrive quelquefois de leur demander de baisser le ton. Bon, si l'homme a un physique de boxeur, je m'abstiens d'intervenir.

Le seul usage du portable est de fournir un renseignement technique urgent, par exemple : je suis à la maison dans dix minutes, tu peux mettre l'eau à bouillir pour le spaghetto (spaghetti s'il y en a plusieurs) On va manger tout de suite. Message terminé.

Or, on est loin de cette concision. Mais les trams ou les bus sont-ils le bon endroit pour raconter sa vie, ses malheurs, ses aventures ? N'est-on pas proche de l'exhibitionnisme ? Et surtout, ne se coupe-t-on pas de ses semblables ? N'élude-t-on pas le regard, voire la parole, de son prochain assis en face de vous. Le tram, s'il n'est pas bondé, et plus encore les terrasses de bistro sont favorables aux échanges verbaux : il m'arrive d'en initier, si je vois que j'ai affaire à un refusenik du portable. Ou alors, c'est l'autre qui commence. Cela ne va pas forcément très loin, mais chacun a eu conscience que l'autre existe, c'est déjà ça.

À propos de terrasse, justement, il m'est arrivé ceci récemment. Je commande un café et je demande un cendrier. La serveuse n'entend pas la fin de ma phrase. Un voisin de table, un jeune Africain, se lève alors, va chercher un cendrier à une table voisine, et me l'apporte tout sourire dehors. Sympa, me dis-je, voilà un jeune homme dont j'aimerais bien en savoir plus et aussi lui montrer qu'il est arrivé dans un pays sociable, un pays au contact facile, aimable. Mais patatras, à peine s'était-il ré-assis qu'il avait mis des écouteurs sur ses oreilles et était devenu incommunicado. En plus, il s'est mis à p(t)apoter sur son portable, il n'y avait plus rien à en tirer. Dommage. Plus tard sont venus ses copains avec qui il a parlé arabe. Moi, je veux bien que chacun vive à sa guise, chacun est libre (sous nos climats) mais qu'on ne vienne pas alors avec cette vieille rengaine du vivre-ensemble.

Tout de même quelques épisodes positifs dans ces ténèbres.

Toujours dans le tram, pas trop bondé. Je vois monter une jeune femme qui se positionne en face de la porte et se met à fouiller dans son sac. Je sais bien ce qu'elle va en sortir. Mais pas du tout. Elle en extrait un tricot avec deux aiguilles et se met à l'ouvrage. Ça alors ! J'ai failli l'embrasser et la féliciter de ce geste de haute culture.

Une autre fois, je vois un homme, également debout et qui lisait, ce qui n'est déjà pas fréquent, mais il lisait Voltaire, un volume contenant Zadig, Candide et Micromégas. Ça alors ! Vrai, si on veut s'isoler pour un temps de ses semblables, alors oui, en se plongeant dans le bonheur intelligent de la lecture. Je cessais dès lors de désespérer.

Enfin trois : nous étions avec un ami et une compagne dans une chaude auberge allemande où les boiseries sont vraies, la nourriture de première et les vins de bonne compagnie. Notre commensale, c'était sa première visite en ce lieu, admirait le décor, la qualité des mets et le contenu de nos verres. Puis elle nous posa cette question : si nous avions remarqué quelque chose. Que non. Pourtant, nous dit-elle, j'ai été frappée que dans ce public souriant, hédoniste, partageux de bonne conversation, personne n'a jugé bon de sortir son portable pour décrire le menu à des amis éloignés. Je n'en ai pas vu un seul. Ça alors !

C'était vrai et nous décidâmes d'un commun accord de décréter que cette Bürgestube était un haut lieu de civilisation, à classer par l'Unesco. À l'instar, disons, du Musée du Louvre, de la Kaaba à la Mecque et de nos Chambres fédérales. En concluant que le portable et la gastronomie bien pratiquée étaient incompatibles. Si on ne parle pas la bouche pleine, on ne mange pas non plus l'oreille encombrée.

 

 

Ils ont des oreilles mais n'entendent point (Jérémie, 5, 21).

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Commentaires

Bonjour Monsieur, je vous ai lu attentivement car l'utilisation du portable dans les transports publics m'agace autant que vous, mais seulement partiellement. Je m'explique... Je trouve insupportables les gens qui, oreillette à l'oreille, regard vide de somnambule regardant droit devant eux, conversent sans discontinuer. Ces mitrailleuses à paroles me mettent de très mauvais poil, à tel point qu'à mon tour, je sors mon portable à moi (pour lire mes messages, consulter la presse, etc.), juste pour tenter de mettre une paroi antibruit entre mes oreilles et la pipelette qui face à moi raconte sa vie comme si elle était dans son salon. Et que je n'ai pas trop envie de mieux connaître...

Écrit par : Clémentine | 04/11/2016

Moi je me sers souvent pour faire des achats, payer des factures et aussi faire du trade. Pendant le trajet en train, cela me fait gagner du temps concernant ces tâches.

Écrit par : Dan | 04/11/2016

Comme le dit Clémentine, les portables sont insupportables. En public.

Quand je reçois un appel et que je suis occupé avec des amis par exemple, soit je ne réponds pas, il y a en principe rarement urgence, soit je m'isole pour parler. En aucun cas je ne veux imposer aux autres, qu'ils me connaissent ou pas, ma conversation privée. Et je ne consulte pas non plus mon portable quand je suis avec quelqu'un. Tout cela par simple politesse et par décence. Je dois être un extra-terrestre.

Anecdote: je suis invité par une amie à partager un repas avec sa soeur que je rencontre pour la première fois. On est sur une belle terrasse et je me réjouis de converser. Au moment où nous recevons nos assiettes, la soeur reçoit un appel. Elle le prend et discute tout en mangeant, devant nous. Je me dis que ça va durer 1 à 2 minutes. 10 minutes après, elle était toujours en ligne, nous n'existions plus. J'ai pris mon assiette et je suis parti manger plus loin. Elle est finalement restée 20 minutes au téléphone. Elle n'a pas compris où était le problème.

Comme dit Dan, les gens veulent maintenant tout faire en même temps, à tout moment, dans l'illusion que ça leur donnera justement du temps. Ce qu'ils ne remarquent pas, c'est que ces gens-là sont hors du temps. Qui les rattrapera un jour malgré eux...la mort est tout à coup là. Mais eux, ils étaient déjà morts aux autres de toute façon.

Écrit par : Christian | 04/11/2016

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