02/03/2017

DU POLITICO-MUSICAL

Je ne me souviens pas d'avoir lu, à l'époque, des grands titres concernant la chose. Pourtant, c'était, dans un sens, capital, ce qui se passait. Il y avait, en pleine guerre froide, en plein régime soviétique, ce jeune pianiste canadien qui venait à Moscou jouer devant un public qui ne le connaissait pas, et ce fut, pour commencer, devant une salle presque vide. Mais à l'entracte, le téléphone joua, on avertit les amis qu'il se passait quelque chose. Il se passait Glenn Gould.

On était en 1957, il y avait eu Suez, il y avait eu l'insurrection en Hongrie, le voyage d'un Canadien à Moscou (puis à Leningrad) était à peine acceptable (bon, il n'était pas américain, mais tout de même un peu suspect). Les Soviétiques avaient envoyé Guilels et Oïstrakh aux USA pour montrer à l'Oncle Sam ce que leur régime savait produire. Il s'agissait de leur rendre la pareille. Mais Glenn Gould face à ces géants ?

Certes, le jeune pianiste de Toronto commençait à se faire un nom, mais en Occident seulement. À Moscou, il était un inconnu, mais on a vu que le revirement fut rapide, même si son programme n'allait pas susciter de premier abord l'intérêt du public russe. Il se proposait de jouer Bach. Or, curieusement, Bach était honni en URSS. C'était le luthérien, le bourgeois teuton, le régime le boudait, et quand le régime commandait, le public, nolens volens, devait suivre. Et peut-être le trouvait-on un peu gnangnan. Surtout pour un public nourri aux envolées grandioses de la musique russe.

Sauf que sous les doigts inspirés de Gould, Bach résiste à toutes les critiques, qu'elles soient politiques ou musicales. La moindre de ses gavottes devient un jaillissement de vie, une réussite moderne, un morceau qu'il n'y aurait pas de ridicule à soumettre à un petit jeune accro à des sons tonitruants.

Le public moscovite, tout de même connaisseur, a fait fête à ce jeune homme doué et, allez savoir, n'était pas mécontent de faire un pied de nez à une nomenklatura, et c'est là le paradoxe, pétrie, elle, de préjugés bourgeois. En même temps, il respirait un peu de cet air occidental où, il s'en apercevait, tout n'est pas mauvais et où il est possible de faire naître des talents indiscutables. Ainsi, cette tournée initialement musicale seulement devenait une sorte de respir politique, une bouffée d'oxygène bienvenue.

Bien entendu, un tel épisode heureux n'est possible qu'entre partenaires qui ont chacun leur culture et qui peuvent envisager de la comparer aux autres. Dans un cloaque où la musique est déclarée impure (suivez mon regard), il ne se serait simplement pas produit.


P.-S. Si vous voulez en savoir autant que moi, vous cliquez sur 'Glenn Gould: The Russian Journey', c'est un reportage passionnant, émouvant.

 

Musiciens de tous les pays, unissez-vous. (Marx et Engels, modifié Thomann.)

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Commentaires

Je suis votre regard et dans ce cloaque, cher Thomann, qu'est-ce que je vois? Rien (si ce n'est des otages égorgés). Et qu'est-ce que j'entends? Rien (si ce n'est des cris sauvages). Et pourtant, si je ferme un instant les yeux, je vois une femme plantureuse exécutant une danse du ventre. Et j'entends la voix mythique d'Oum Kalthoum (quatorze mille vibrations par seconde)...

Écrit par : Mario Jelmini | 03/03/2017

En 1953 Prokoviev a eu la mauvaise idée de casser sa pipe le même jour que Staline. Ordre du Politburo: ne rien dire, ne rien faire pour lui, passez, y a rien à voir. Seul compte le petit père des peuples assassin de millions de Soviétiques. Nul doute que si par hasard Staline était mort en 57, au moment où Gould était invité à promouvoir le régime, on l'aurait prié fissa de se casser pour laisser place à la pompe soviétique.

Écrit par : Christian | 07/03/2017

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