16/01/2019

DANS UNE SAINE DÉMOCRATIE…

Ce sont quatre mots issus d’une bafouille de Hani Ramadan que la Tribune a publiée. Que H.R. connaisse la démocratie, c’est évident puisqu’il profite de ses avantages, dont celui, précieux, de la liberté d’expression. Mais dans son for intérieur, il la déteste. Dans démocratie, il y a demos, le peuple, la plèbe, la foule inculte, la racaille, et c’est ça qui déciderait des lois, laissez-le rire. Ce qu’il propose, c’est une loi toute de sagesse, qui émanerait d’Allah lui-même, une loi divine donc qui de ce fait ne pourrait être que parfaite et qui serait débarrassée de ces horreurs comme l’égalité homme-femme, le caractère non-criminel de l’homosexualité, où la main des voleurs ne serait plus coupée ni les adultères lapidées. Et où il serait possible en toute impunité de s’exprimer sur Allah à la seule condition de dire qu’il était grand.

Achère s’en prend à la laïcité, qu’il voudrait intégrée, ce qui ne veut pas dire grand-chose. On va s’arrêter un brin sur cette laïcité qui semble faire problème. D’abord on va dire que ce nom n’a pas besoin d’adjectif. Laïcité tout court. Ses ennemis, dont notre prédicateur propagandiste, en font des montagnes de ce principe, pour en obtenir quelques avantages. La loi genevoise sur la laïcité comprend un nombre considérable d’articles où un non-juriste se perd. C’est sans doute voulu.

Telle que je la vois, cette loi peut se réduire à trois articles, accessibles à tous.

  1. L’État ne se mêle pas des affaires religieuses et la religion ne se mêle pas des affaires de l’État.
  2. L’État ne rémunère pas les religions, pas plus qu’il ne rémunère le prêt-à-porter ou la philatélie.
  3. Les religions sont tenues à être discrètes dans leurs manifestations publiques.

Tout litige issu de l’inobservation d’un de ces articles sera réglé par les tribunaux civils. Voilà, c’est tout et cela me paraît suffisant.

J’ai vécu mon enfance et mon adolescence à Carouge, ville de stricte observance laïque, sauf qu’on n‘y parlait pas de laïcité tant elle paraissait aller de soi. Le temple protestant n’y est éloigné que de quelque trois cents mètres de l’église catholique, ce qui stupéfiait mon copain irlandais de Belfast. Mon voisin de pupitre à l’école était catholique et moi, je ne l’était pas et nous nous entendions très bien. Il y avait un fleuriste catholique et un fleuriste protestant, ce qui avait une incidence sur la vente des couronnes lors des enterrements, selon la religion du défunt. Mais d’une manière générale, on ne savait pas qui était de telle religion et qui d’une autre. On était au lendemain de la crise de 29 et même les familles catholiques s’abstenaient de procréer à tout-va. Mes camarades de jeu étaient presque tous des enfants uniques. Alors la religion, hein !

Maintenant que les assiettes sont pleines pour presque tout le monde, on sent qu’il va être nécessaire de s’occuper de son âme, d’où un regain visible des religions. Visibles, oui. Et un peu encombrantes. Alors qu’on les voudrait discrètes, ‘carougeoisement’.

 


Le XXIe siècle sera laïc ou ne sera pas. (André Malraux, modifié André Thomann).

20:07 | Lien permanent | Commentaires (13) | |  Facebook | | | |

10/01/2019

DÉBATTONS, SINON, DES BÂTONS

Les Français vont pouvoir s’adonner à leur occupation favorite, le verbe parlé. Ainsi en a décidé le Juvénile. Il va y avoir un Grand Débat (les majuscules ne sont pas de trop) entre la France et son Président. Les Français sont quelque soixante millions, il est donc impossible de trouver une salle assez grande, il faudra donc faire des petits groupes. Système D !

Il y avait le choix entre la parlotte à durée indéfinie qui fait gagner du temps, et la violence, parce que les gilets jaunes, ça commence à bien faire. On va donc dialoguer et cela fera plaisir à tout le monde. D’abord on évite la guerre civile qui commencerait avec le premier coup de feu, ensuite on se repaîtra de ce qui sera dit. Alors qu’en Suisse nous avons droit aux vœux de notre Président qui sont une gentille et courte politesse du Nouvel An qui n’appellent pas de commentaires, le discours de l’Élysée est suivi d’une exégèse détaillée. Le Président a parlé debout, qu’est ce que ça peut bien vouloir dire ? Il y a des mots qu’il n’a pas prononcés, c’est suspect, etc., bref on décortique que c’en est une obsession.

Les Français ne semblent jamais satisfaits du régime qu’ils ont sous la main. Alors qu’en Suisse nous avons depuis 1848 une république qui est encore une robuste et attrayante vieillarde qui a toute sa tête et qui ne changerait pour rien au monde d’appellation, la France, dans un peu plus qu’un siècle et demi, a connu une dizaine de régimes différents qui allaient de la république, de l’empire, de nouveau de la monarchie sous différents aspects, puis encore de la république puis encore de l’empire et une troisième république qui chuta pour faire place à une sorte de dictature à enfin une république qu’on croyait la dernière mais cette quatrième fit ensuite place à une cinquième qui devait être le fin du fin. Mais enfer et damnation, il y en déjà qui parlent d’une sixième ! Le bonheur serait à ce prix.

Je relis en ce moment Anatole France, cet écrivain considérable et malicieux qu’on a tort de ne plus lire aujourd’hui. Dans son Histoire contemporaine, il jette sur sa société de son temps (fin du dix-neuvième, début du vingtième) un regard vif et précis mais aussi amusé. On y trouve des exclamations qui seraient encore entendues de nos jours : « il faut sauver la France ! » Mais d’autres sont démodées, « vive l’Armée » « vive le roi » et surtout celles qui soutiennent la religion catholique, on est avant 1905 et la loi sur la laïcité. Sur ce sujet précis on recommandera dans cette tétralogie l’« Anneau d’Améthyste », qui traite de la nomination d’un évêque, affaire importantissime à l’époque. Chaque fois qu’il le peut, France traite de l’affaire Dreyfus, il est comme Zola dreyfusard et sait répondre à ceux qui déclarent que l’Armée ne peut pas se tromper quand elle accuse le juif Dreyfus et que de toutes façon un juif ne peut être que coupable, c’est dans leur sang. France sait répondre avec pertinence à ces antisémites, nombreux à l'époque. Tout fait débat.

France nous montre aussi qu’à son époque les Français descendaient déjà dans la rue (ils l’ont toujours fait, faute de connaître la démocratie directe) et se battaient entre républicains et royalistes, ces derniers étant persuadés que la république était éphémère et que la royauté ne tarderait pas à être rétablie. À la fin du dix-neuvième ! Même que la personne qui devait devenir roi était déjà connue et un gouvernement aussi, prêt à entrer en fonction le jour béni du rétablissement de la monarchie.

Donc, si vous trouvez Anatole France dans la bibliothèque du pépé, n’hésitez pas, je vous promets une lecture divertissante.

 

 

Vive Henri IV Ce roi vaillant
Ce diable à quatre
A le triple talent
De boire, de battre et d’être un vert galant
(Début de l’hymne royaliste, si, si ça existe)

19:07 | Lien permanent | Commentaires (5) | |  Facebook | | | |

02/01/2019

MAUVAISE LANGUE

Voilà-t-il pas que me fais asticoter, que dis-je houspiller, tarabuster, les synonymes ne manquent pas, parce que j’ai admis l‘emploi du mot ‘écrivaine’ comme féminin d’écrivain, mais je persiste et signe : ce mot est on ne peut plus acceptable même si certains ont crié que c’était une horreur et que je ne respectais pas la langue française.

Le problème du français, c’est qu’il n’est pas une langue très riche ni très malléable. À preuve le constant recours aux anglicismes en pensant qu’il n’y a pas d’équivalent français. C’te blague ! Un des derniers épisodes, risible, de cette anglomanie, c’est l’emploi de ‘fake news’. C’était dans la bouche de tout le monde, plus ou moins bien prononcé. Si bien qu’il y eut une réaction. Une commission pour l’enrichissement de la langue française (paraît que ça existe) a décidé de frapper un grand coup. Après plusieurs fausses couches, elle a accouché d’un petit monstre : infox, mot-valise comprenant information et intoxication. Ils ont dû manger beaucoup de poisson pour phosphorer de la sorte. Surtout qu’ils n’ont pas réfléchi avant et découvert qu’un mot français existe déjà pour traduire fake news. Vous allez être stupéfait de l’apprendre, c’est le mot mensonge. Ben oui. Un mensonge, c’est une fausse information destinée à intoxiquer celui auquel elle est destinée, donc infox est inutile.

À cela s’ajoute l’inadmissible soumission des Français au mot. Elle se traduit dans les dictionnaires. Ceux des langues que je connais passablement l’anglais et l’allemand sont informatifs, on les consulte pour connaître le sens d’un mot, un dictionnaire français est normatif, il nous signale qu’on a désormais le droit d’utiliser un mot, qu’on est dans la norme. D’où la remarque qu’on me fait quelquefois : ce mot n’existe pas alors que je viens de lui donner vie en le prononçant. Ce que veut dire mon interlocuteur, c’est que le mot n’est pas dans le Larousse ou le Robert.

Le Larousse fait l’objet d’un véritable culte. Quand paraît celui de l’année, en octobre je crois, on se précipite pour savoir quel mot on va pouvoir utiliser désormais. Ni les Anglais, ni les Allemands n’ont cette fièvre. L'anglais est suffisamment riche par sa double origine française et allemande, lisez normande et saxonne. Un paysan élève un ox (allemand Ochs) mais la bête arrivée sur la table du seigneur normand devient beef. Même chose pour calf (Kalb) et veal.

Quant à l’allemand, il se permet de faire n’importe quoi. Si j’écris :

Vierwaldstätterseesdampfschiffahrtsgesellschaftsverwaltungsratspräsidentswitwe* (la veuve du...) mon correcteur me fera de gros yeux mais le lecteur n’y verra pas malice.

L’allemand a en outre les préfixes qui doublent sa capacité. C’est hérité du grec qui a l’alpha privatif, a-tome, qu’on ne peut couper (à ce qu’on croyait), l’allemand a par exemple un-, le contraire de, Kraut la bonne feuille, Unkraut la mauvaise herbe, Mensch, Unmensch, etc.

La réputation des Français est d’être monolingues. Il y a pourtant des Français qui sont devenus de bons bi-, voire trilingues. Je pense à tout ceux qui ont écrit des livres sur la période de Weimar puis sur celle du nazisme et qui ont puisé dans des tonnes de documentation allemande. On ne peut que les admirer et lire leurs livres avec un intérêt passionné.

 


* sauf erreur ou omission !

 


Je me suis aperçu que ces trois langues ont de l’amour une vision pessimiste. En français, on tombe amoureux, en anglais to fall in love, chaque fois l’idée de chute, et l’allemand dit sich verlieben, le préfixe ver- étant celui de l’erreur, exemples : sich verrechnen, se tromper dans ses calculs, verunglückt, avoir un accident, la chance n’était pas avec vous. Alors, méfiez-vous.

23:31 | Lien permanent | Commentaires (23) | |  Facebook | | | |