L’AMPÉLOGRAPHIE VAINCRA

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Il n’y a pas de grands vins. Il n’y a que de très bons vins et ensuite d’autres qui le sont un tout petit peu moins. On boit de moins en moins de mauvais vins. Dire qu’un vin est grand est une astuce publicitaire qui permet de le vendre plus cher. C’est une pratique ancienne.

Je vais émettre une énormité mais j’assume : Il y a peu de Français qui connaissent vraiment le vin. Ils vont sous une bannière où est écrit : credo in unum bordeaux-um. En effet, le bordeaux est devenu le vin officiel, catholique, le vin des ministres et des hautes sphères. Le ministre de Rugy s’est fait prendre parce qu’il buvait du Château Yquem et du Cheval blanc. Un journaliste faisait remarquer qu’il aurait dû se contenter de corbières, c’est moins spectaculaire. Tout cela au grand scandale de ces hérétiques de Bourguignons qui vont protestant que la Romanée Conti et le Corton Charlemagne (aussi deux ‘grands’ vins aux prix stratosphériques) ne sont pas mal non plus.

Je n’ai pas dit que le bordeaux était mauvais, au contraire, j’en bois volontiers et mes papilles gardent un souvenir frémissant d’un Château-Pape-Clément puis plus tard d’un Château-Schmitt-Haut-Lafitte (du graves pour les braves) bus à une époque où ces vins étaient encore d’un prix abordable. Non j’en ai à cette façon de faire du Bordeaux un roi entouré de vassaux soumis, le duc de Bourgogne, le prince d’Anjou, le margrave d’Alsace...

Même des étrangers s’y sont laissés prendre. Hemingway a prénommé une de ses filles Margaux avec cette orthographe à cause d’un vin qui porte ce nom. Sauf que l’ami Ernest était devenu un peu pochtron et buvait sans doute le vin plus pour l’alcool qu’il contient que pour les goûts qu’il offre.

Quant au journaliste qui tourne en dérision le corbières, il ignore sans doute que cette région vinicole jadis il est vrai un peu méprisée, fait désormais des vins remarquables grâce à des vignerons talentueux et loyaux. J’en bois avec l'attention qu’ils méritent.

Mais un régime exclusivement bordelais, à la Heminway, ne saurait me satisfaire. Je suis éclectique et j’apprécie les arômes grandioses du chenin dans un Quart de Chaume ou ceux d’un riesling de la vallée de la Moselle. Sans parler des valaisans rares, les johannisberg, les arvines. Tel que je le pratique, le vin est d’abord une gourmandise, comme le seraient les bonbons au chocolat ou les fraises à la crème. L’alcool vient bien après. Ceux qui voudraient se payer une muflée choisiront un whisky ou un cognac, mais bon marché, sinon la gourmandise pourrait remettre le nez à la fenêtre.

Il se trouve aussi que je suis aussi amateur de pinot noir, tout vin issu de ce plant réjouit mes papilles. On n’en trouve pas partout, il est absent du bordelais justement, l’Italie n’en produit pas mais a d’autres titres de gloire vinicole. On le trouve en Bourgogne, mais là il est roi, pas de rouge qui n’en soit issu ; en Alsace et chez son voisin du pays de Bade. En Suisse, les Grisons font un pinot de légende, le Valais n’est pas en reste. À Neuchâtel la loi, et l’usage, sont stricts : le gourmand œil-de-perdrix doit nécessairement être un produit du pinot.

Après cette exploration géographique, voilà que je trouve du pinot tout près de chez moi. C’est un vigneron d’Anières qui l’enfante, à dix kilomètres du centre-ville. Allez, je lui file un coup de pub, dont il n’a guère besoin. C’est Laurent Villard, un virtuose dans son activité, car il ne fait pas un mais deux pinots : un premier dont il fait ressortir les arômes fruités, la mélodie du vin, le second sa profondeur, les accords plaqués, en musique. Si l’on veut, ces deux pinots, c’est Schubert et Beethoven. Le soir, on écoutera tantôt l’un, tantôt l’autre, avec bien sûr un verre à portée de main. Ottima sera !

Ma coda d’aujourd’hui sera une mise en garde. J’écoutais récemment un diététicien dire les dangers de l’alcool sur notre organisme et particulièrement sur le foie. Mais il concluait sur cette note optimiste :
Bon, si vous buvez deux verres de vin par mois (c’est moi qui souligne) vous ne risquez rien.
Vous avez bien lu, donc à partir de trois verres par mois, on court à la catastrophe : c’est l’hosto, c’est le foie en bandoulière, plus la rate qui s’dilate, le pylore qui s’colore, le ventre qui se rentre, les genoux bien trop mous, le coccyx qui s’dévisse… si vous voulez la liste complète des maux qui peuvent vous assaillir, vous cliquez sur Ouvrard et vous aurez cette chanson désopilante. Vous ne pourrez pas dire que je ne vous ai pas averti. C’est vous qui voyez.

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Commentaires

  • « Deux verres de vin par mois vous ne risquez rien ! »

    Z’avez bien relevé, Thomann, z’êtes pas gouré dans les dates, c’est ainsi que ça commence vous savez… ? Si c’est vrai de chez vrai, l’affreux farceur que ce médicastre…
    A ce rythme, vous risquez de finir centenaire certes, cacochyme quand même, les aires cognitives diluées dans le jus de betterave qui vous tiendra lieu de matière grise…L’avantage, vous n’aurez plus conscience de vos regrets. Durer et bien vieillir oui, mais sans s’éterniser…

    Bien ficelé votre billet, on voit que l’on a affaire à un amateur et connaisseur, juste la coda qui dé(t,c)onne… Un bémol aussi sur votre assertion à propos de la connaissance du vin des Français, ne jamais généraliser, pour en fréquenter à mes heures, ni plus ni moins que chez nous.

  • Excellent billet, M.Thomann. Pour les pinots noirs, j'en connais d'excellents dans mon bled, dans le Chablais vaudois. Sans oublier de véritables réussites avec le gamaret...
    Particulièrement d'accord avec vous sur la surcote des Bordeaux dans les vins de France et sur les Corbières, découverts lors d'une excursion géologique autour du massif de l'Agly.

  • La chance d'avoir un eonologue et caviste permet de confirmer que vos goûts sont développées. Quant je pense qu'en islam c'est interdit d'avoir du goût ! les différents goûts développent le cerveau, c'est dire que certains devraient stopper l'urine de chameau ou le coca cola.....

    Un bon vin est celui qui vous plaît, qui vous embarque dans une autre dimension, alors, allons-y avec modération, c'est comme tout: "de tout mais un tout petit peu"

  • Encore bien vu M. Thomann!

    Pour les amateurs éclairés, je signale que je rentre d'un énième périple oenologique dans la magnifique vallée de la Moselle, remontée de Coblence à Trèves. LE pays du RIESLING, sans oublier le Rheingau bien sûr. Et dire qu'on n'évoque en général que l'Alsace quand on parle riesling...D'abord, à qualité égale voire supérieure, le riesling allemand est deux fois moins cher que le surcoté vin alsacien. Ensuite, c'est aussi un vin de soif avec un parfait équilibre en acidité et un degré d'alcool entre 9 et 12%. Ce qui laisse de la marge aux gosiers secs.

    Une remarque iconoclaste enfin. En tant qu'ancien servant de messe dans mon bon canton de Fribourg, je me suis initié au blanc, comme tous mes copains, en puisant dans les burettes qu'on préparait à la sacristie pour l'office. Je suis en quelque sorte un self-made man. Toutes ces belles pratiques d'antan s'étant perdues, je suis pour l'introduction de cours d'oenologie et de dégustation au collège, moyennant la vérification de l'âge majoritaire de 18 ans. Cela évitera peut-être à nos jeunes ignares les bitures du weekend à la heineken, au rhum-coca et à la tequila frelatée. Bon, vous me direz qu'il y aura des problèmes avec certaines religions. Mais je suis sûr que les cathos seront pour!

  • Si cela pouvait alléger l’encombrement des services d’urgences lors des fins de semaine avec les comas éthyliques et les dégueulis multicolores sur les carrelages… Idée à creuser, mais faut pas trop se l’illusionner, pas grand-chose à espérer, avant d’arriver, tous ces zigues ont déjà l’ ampelocéphalogramme à plat

  • Les commentaires de Geo me feront toujours marrer. Il admire Zemmour.

    Zemmour (dans "Destin français") admire les "grands hommes": Robespierre, Napoléon côté anti-républicain donc despotique, Pétain ("le plus français des Français") qu'il défend à mort et mieux que Céline ne l'aurait fait.

    Zemmour écrit que l'essence de la France c'est le catholicisme, au diable la laïcité. Fier d'être un "juif antisémite", il essentialise "le juif" à tour de pages, comme dans Mein Kampf ou chez Maurras ou chez Drumont. Il a des analyses concernant les Rothschild qui confinent au délire.

    Dois-je en rajouter? S'il soulève les bonnes questions contemporaines, ses réponses sont aberrantes et parfois terrifiantes.

  • « … Pétain qu'il défend mieux que Céline ne l'aurait fait. »

    Justement, il ne l’aurait jamais fait, même aux heures de gloire de la collaboration. Relisez l’épopée de Sigmaringen dans « D’un château l’autre », on ne peut pas dire que les deux hommes s’appréciaient… Pétain le détestait même cordialement. Quand on lui proposa là-bas Céline comme remplaçant de son médecin personnel, le Vieux répliqua « Je préfère mourir ».

    Le roman est paru en 1957, je sais bien qu’avec Louis-Ferdinand, démêler le vrai du faux tient de la gageure et qu’à cette époque il cherchait à se dédouaner, mais de là à imaginer qu’il entonnât une ode au Maréchal comme Claudel en 1941…D’ailleurs qui admirait-il ? En tous cas pas les politiques de son temps…

  • Après une soirée arrosée au Poisson Rouge, à Wintzenheim, un nommé Thomann, sa copine et moi sommes montés jusqu'au Galz pour voir le soleil se lever sur la plaine d'Alsace. Qu'importe le flacon, pourvu que son contenu ait un effet transcendant sur la psyché des consommateurs.

  • On n'est pas obligé de suivre Zemmour dans ses conclusions, mais il n'empêche que, comme je l'ai écrit, ses analyses et ses connaissances historiques sont d'une finesse remarquable. Au contraire de celles de Macherel, soit dit entre nous...

  • Céline écrit "D'un château l'autre" en 57 en effet après son exil en Allemagne puisqu'il n'ose rentrer en France qu'en 51. Il lui reste alors 4 ans à vivre, il est sans un rond à Meudon et veut tant bien que mal se refaire une image pour être encore publié. C'est pour ça qu'il assassine Pétain (à la veille de la Haute Cour) et sa clique dans son superbe roman de 57. Pétain qui ne veut pas de lui, c'est de la fiction. "D'un château l'autre" n'est qu'un roman...

  • Ben oui, Christian Macherel, je n’ai rien écrit d’autre. Démêler la fiction et le réel chez Bardamu, c’est un fichu travail de recoupements de sources et d’historiographie que, parmi d’autres, a accompli Frédéric Vitoux dans son gros bouquin « La Vie de Céline » (paru en Folio).

    Céline n’y est jamais montré comme un thuriféraire exalté du Maréchal et de son régime, loin s’en faut. Il s’est tenu même étonnamment coi pendant cette période, si l'on compare avec l'engagement et les écrits de Brasillach ou Rebatet…

    Bon, ce n'est pas ici que l'on va épuiser le sujet, bonne soirée.

  • Cher Géo, oui oui les analyses de Zemmour sont assez fines quant il revisite l'histoire, mais comme Zemmour est un révisionniste et le revendique, le problème survient quand on découvre qu'au final il est pétainiste, entre autres choses... Comment peut-on être pétainiste en 2019? Moi qui croyais qu'il ne restait plus que Le Pen père.

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