23/08/2018

RÉLUTION FRANÇAISE

Non, ça n’est pas une faute de frappe, c’est la version écrite de ce que j’ai entendu sortant d’une bouche auguste (l’empereur, pas le clown), rien moins que Michel Rocard. Un personnage considérable, ministre, candidat à la présidence, ponte de parti. Je suis toujours surpris que ce qu’on appelle un homme public, en politique ou en toute autre activité où il doit être amené à produire de l’oral, discours, interviews, ne soigne pas mieux son élocution.

On a des exemples nombreux, non seulement de syllabes avalées mais aussi de discours émis à une vitesse folle sans que le locuteur s’occupe de savoir s’il sera compris par ceux qui l’écoutent : ‘je parle vite, voyez le virtuose, ah bon, on me comprend difficilement, mais peu importe, l’essentiel est que j’aie pu m’exprimer que j’aie pu causer dans le poste‘. Car c’est à la radio que ces défauts apparaissent crûment. Ainsi, la météo est donnée sur une certaine chaîne par une petite dame qui ne s’arrête pas aux feux rouges, je veux dire qu’elle enchaîne les phrases sans se soucier du point. Or, si dans le discours deux phrases se suivent, il est impératif de marquer une pause, fût-elle à peine perceptible. C’est une politesse à l’égard des écouteurs. Et une politesse à l’égard de la langue.

La palme, si je puis dire, des excès de vitesse revient à certaines publicités. La publicité se paie, à la surface de papier imprimé ou au temps d’antenne. Alors dans le cas deux, il faut les entendre débagouler la qualité d’un produit ou l’intérêt d’une institution, en trente secondes totalement incompréhensibles. Il faut tout dire et que ça saute ! On pense à cet écrivain qui s’excusait : je n’ai pas eu le temps de faire court.

En considérant tout ce qui précède, je me suis mis à penser à Boris Acquadro, qui fut chef du service des sports à la TV romande et dont j‘ai eu le privilège d’être un de ses amis. Sa popularité était immense due à une attachante personnalité et aussi à ses compétences. Boris, en son adolescence, avait fait du théâtre, donc il savait ce qu’est l’élocution et ce qu’on doit ou peut faire de sa voix. Les profs de chant savent nous dire qu’on ne pose pas la voix, car alors elle s’écroule, mais on la suspend pour pouvoir la lancer au loin. Ça ne se passe pas au niveau du larynx mais à celui du front, qu’on se le dise.

Parce qu’on apprend à jouer de sa voix comme d’un instrument. N’est-elle pas le premier instrument dont nous disposons ? Un instrument à cordes (vocales). Je reste persuadé que Lucy, notre mémé à tous, chantonnait en se balançant d’arbre en arbre. Il serait souhaitable que ceux dont la voix est un des outils de leur métier apprissent à en jouer, l’univers sonore en serait moins grinçant.

 


Pour ma coda, un mini épisode glané dans un vieux livre de lecture pour illustrer ce qui précède.

Un jeune acteur va voir un ancien chevronné pour des conseils. Il a choisi de lui lire une fable de La Fontaine.
— Le chêneunjour dit au roseau…
— Arrêtez, vous ne savez pas lire.
— (?)
— Vous lisez comme si un chêne s’appelait ‘un jour’. Lisez donc comme ceci : le chêne virgule un jour virgule dit au roseau… Reprenez !

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16/08/2018

BONNES NOTES, MAUVAISES NOTES

Des âmes pures voudraient nous faire croire que toutes les civilisations se valent et que toutes les coutumes sont acceptables. Il ne faut stigmatiser personne si on est soi-même pur, les autres le sont aussi. Cette façon bénisseuse de voir ne correspond pas à un examen raisonnable des faits.

Voyons cela d’un peu plus près. Lorsque des civilisations sub-sahariennes (j’aime bien cet adjectif purement géographique qui évite d’employer le mot nègre) tuent des albinos parce qu’ils auraient le mauvais œil, on ne peut que donner une mauvaise note à ces civilisations. Les albinos n’ont pas le mauvais œil, ils ont une mauvaise vue due à un gène récalcitrant. La science a découvert ça et on laisse désormais les albinos tranquilles sous nos climats.

Lorsqu’une civilisation jette ses homosexuels du haut d’une tour pour qu’ils s’écrasent au sol, on se dit qu’on a affaire à un très mauvais élève. Notre civilisation occidentale, une des meilleures, ne fait pas ça, à part quelques plaisanteries gauloises, et des dérapages qui sont le fait d’individus, pas de la charia, elle laisse les homosexuels tranquilles. Ils sont différents, c’est tout.

L’idée qu’à part Hitler, Staline et Pol Pot, tout le monde il est beau tout le monde il est gentil me paraît assez récente. Il fut un temps où on était moins naïf mais aussi plus arrogant. Car il y avait de l’arrogance. Une des motivations de la colonisation, pas la seule certes, était d’apporter le bonheur et la sagesse d’une bonne civilisation à une moins bonne. Sur les pas du soldat conquérant suivait souvent le missionnaire. Il s’agissait entre autres d’inculquer la notion du péché, surtout sexuel, chez des peuplades primitives qui n’en avaient aucune idée. Figurez-vous que dans certains coins chauds du globe, des dévergondées allaient quasiment nues. Des hommes aussi. On affubla qui d’une Mother Hubbard, une longue robe qui va jusqu’aux chevilles, qui d’un pantalon. La morale occidentale était sauve.

Notre civilisation occidentale est épatante. On peut s’y vautrer dans Beethoven, Rembrandt, Shakespeare, Victor Hugo et quelques milliers d’autres, on ne s’ennuie jamais. Il n’est pas rare en plus que des violonistes chinoises, japonaises ou coréennes, attirées par la lumière, viennent se colleter dans un de nos orchestres symphoniques avec Wolfgang Amadeus, Franz, Robert, Modeste, Felix, Claude, Maurice, (noms connus de la rédaction) et y prendre un plaisir certain.

Le Créateur (appelons-le ainsi) a cru bon de jouer un tour à l’humanité, on voit là la méchanceté du bonhomme, en décidant qu’il y aurait une multitude de langues et que les hommes ne se comprendraient plus les uns et les autres, selon le principe éprouvé du diviser pour régner. Ce qui devait être une malédiction se révéla être un bienfait. Nous avons en Europe une bonne vingtaine de langues sans compter d’innombrables dialectes, des langues germaniques, latines, slaves plus quelques francs-tireurs inclassables. Une superbe variété qui fait d’un voyage une expérience heureuse. Le plaisir de dire ne serait-ce que bonjour et merci dans le pays qu’on visite ! Vous imaginez, vous, une Europe où on ne parlerait qu’une seule langue ? Quelle morosité ! On n’aurait ni Proust, ni Cervantes ni Tolstoï. C’est paradoxalement cette diversité qui a fait de cette civilisation occidentale sa force et sa richesse. Elle est faite d’échanges qui ne sont fructueux que si les parties sont différentes et ont chacune de quoi intéresser l’autre, sinon autant rester couché.

Cette civilisation est une reine dont je suis heureux d’être le sujet.

 


Bonjour, guten Tag, Gruezi, kalimera, good morning, buenos dias, dzien dobre.
Merci, thank you, Danke schön, muchas gracias, spasibo, dank u wel, dzienkuje.

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09/08/2018

PURITANISME PAS MORT

On rencontre de curieux zozos quand on feuillette un peu Internet. Cela concerne souvent des sortes de messies convaincus qu’il vont sauver l’humanité grâce à un régime alimentaire approprié : croyez en moi et votre santé est assurée et vous vivrez vieux. Certes cela ne date pas d’hier, on se souvient de la doctoresse Kousmine, une Russe devenue vaudoise qui prétendait frauduleusement guérir les cancers par un régime sans beurre. Une mienne collègue, en parfaite santé, avait été atteinte par le virus kousmitique et déclarait n’avoir plus un gramme de beurre dans son frigo. Un peu de privation afin de vivre longtemps (et aussi d’honorer son père et sa mère pour la même raison), pourquoi pas ? Mais alors, il ne faut pas venir chez Thomann licher le fond du plat beurré comme je l’ai vue faire. La gourmandise avait eu le dessus !

Un de ces gourous de la santé (oups, j’allais écrire sainteté !) m’avait frappé par son aplomb. Il déclarait d’abord ne jamais boire, l’eau indispensable à son organisme lui venait des fruits qu’il mangeait en abondance et des légumes qui sont, comme on sait, gorgés d’eau à quelquefois 80 %, les concombres particulièrement. En théorie, ça se tient et s’il n’a jamais soif, c’est lui qui voit.

Ensuite il soutient qu’on fait trop de repas, un seul suffit, pris en début de soirée. Sa théorie, c’est qu’après un repas, on a envie de dormir, ce qui n’est pas tout à fait faux. Et de prendre l’exemple de l’enfant qui tète et qui en écrase tout de suite après. Là aussi, ça se tient, cela paraît même raisonnable, mais il n’en reste pas moins que la quasi-totalité de l’humanité se sent le matin une fringale que seul le petit-déjeuner peut combler. J’ai moi-même souvent pratiqué le copieux déjeuner à l’anglaise pour la satisfaction de mes papilles et pour une énergie redoublée.

Notre homme va ensuite nous montrer ce que sera son unique repas de la journée. Il sera sans protéines animales, cela va sans dire, et il sera cru. L’orthodoxie alimentaire galopante. Il va prendre une demi-douzaine de légumes et les passer dans une sorte de machine qui les réduira en une purée colorée à laquelle il ajoutera du piment de Cayenne, de l’huile d’olive et diverses épices dont le physialis, une substance dont j’ignorais l’existence et dont l’absence selon lui pouvait avoir les pires conséquences.

Il va manger ça, qu’il appelle une purée. C’est son quotidien, avec des variantes, parfois il y a du céleri, parfois pas. Pas de doute, cet homme est heureux. Petitement. Cette purée qui fait ses délices, elle doit être bien monotone à la longue, surtout qu’on le voit pas l’accompagner d’un verre de vin, qu’il doit considérer comme un poison violent.

Si j’ai voulu dresser le portrait de ce personnage à première vue inoffensif, c’est que je vois en lui une résurgence d’un puritanisme dont on avait cru naïvement être plus ou moins débarrassés. Le puritanisme a des origines religieuses. Il se veut, comme chez les juifs, une privation pour plaire à Yahvé. On ne mélange pas le viandeux et le laiteux, pas d’escalope à la crème, on ne mange pas de porc porteur de maladies ni de fruits de mer. Sauf que Yahvé doit s’en foutre. Le porc impur est un bobard. Lorsque Jésus, le faiseur de miracles envoie les ‘démons’ d’un possédé dans un troupeau de cochons qui avaient eu la malchance de se trouver là, cela prouve qu’il y avait bien des porcs dans le coin et destinés à être mangés, sans dommage pour la santé des bâfreurs. La viande de porc, si elle n’est pas consommée tout de suite se sale ou se fume et se conserve ainsi longtemps. Il n’y a que les rabbins qui ne savent pas ça.

De nos jours, le puritanisme a les mêmes connotations religieuses. Un des avatars de Dieu est maintenant la Santé, à laquelle on mettra une majuscule de déférence. Mais c’est le même principe ou presque, à défaut d’immortalité, il s’agit de vivre longtemps et en bon état. Donc on se prive. Un crudivore doit se passer de riz, de pommes de terre, de nouilles, de viande, sauf peut-être le biftèque tartare (mais ça m’étonnerait), d’un tas de choses qui sont à la base de l’alimentation humaine. Malgré un prosélytisme affiché (‘le crudivorisme sauvera l’humanité’), on voit mal le milliard de Chinois se passer de riz et mâchonner des feuilles de chou à la place. On a cette impression qu’il s’agit là d’une fantaisie de gosses de riches qui s’ennuient. Mais on aurait tort de prendre ce mouvement à la légère. Quand on voit que les végans sont capables de s’en prendre aux bouchers avec violence, on peut avoir les pires craintes. Il y a assez de terrorisme sans ajouter encore celui-là.

 


Nous sommes ici-bas pour rire. Nous ne le pourrons plus au purgatoire ou en enfer. Et, au paradis, ce ne serait pas convenable. (Jules Renard)

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