LA VALSE DES ADJECTIFS

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On commencera par citer Clemenceau qui était également directeur d’un journal et qui asséna ceci à ses rédacteurs, ‘Une phrase, c’est un sujet, un verbe et un complément. Si vous avez besoin d’un adjectif, passez à mon bureau’. On ne saurait être plus péremptoire.

Je ne suis pas aussi sévère. Je vois la phrase comme un arbre, le tronc étant le verbe et les branches et les feuilles le sujet et les compléments. Les oiseaux sont les adjectifs qui gazouillent dans tout ça. J’en ai donc l’usage et j’essaye de faire un choix raisonnable.

Mais je m’insurge contre leur emploi abusif. Quelques exemples. On a voulu affubler la laïcité d’un adjectif, je ne sais plus lequel, mais il semble qu’il s’agissait de torpiller cette bienfaisante notion. La laïcité, faut-il le rappeler, consiste en deux articles très simples à mémoriser : La religion ne doit pas s’occuper des affaires de l’État. L’État ne doit pas mettre le nez dans les affaires des religions. C’est tout et c’est largement suffisant. On pourrait juste ajouter ceci : les religions, toutes les religions, sont tenues à la discrétion. Pas de tenues étendards, pas de prières en public dans une position qui appelle irrésistiblement le coup de pied au derche.

Un autre adjectif dont les Français sont friands, c’est républicain : la police est intervenue pour rétablir l’ordre républicain. Ce qui sous-entend qu’il pourrait y avoir un ordre royaliste, bouddhiste, rastafarien. On frémit. Parmi les adjectifs dont les Français font un usage abusif, c’est haut et grand. On ne compte pas les hautes écoles, les hauts commissariats, les hautes commissions. Sur France Inter, à 8 h 15, on nous propose le Grand Entretien de la matinale qui dure tout d’un coup vingt minutes. Le vertige des hauteurs et la folie des grandeurs.

Hors compétition : concret, dans l’expression ‘musique concrète’. C’est des sons qui sortent d’un appareil, j’emploie un adjectif, électro-acoustique et elle est d’un ennui total. J’essaye d’en entendre un peu, histoire de m’informer et j’attends que le ‘concert’ commence, mais en fait il a commencé depuis cinq bonnes minutes sans que je m’en aperçoive : cela tient du borborygme, de l’allumette qu’on frotte, de la pendule qu’on remonte, bref ce sont des bruits, rien à voir avec la musique. Il faut se méfier des adjectifs. Concret a pour antonyme abstrait, la musique qui sortirait d’un violon ou d’un hautbois serait alors abstraite, Mozart serait abstrait ? Méfions-nous des adjectifs. On avait déjà le précédent de la musique légère, ce qui laisserait entendre qu’il y aurait une musique lourde. Beethoven c’est du lourd. On en n’a pas fini avec les adjectifs.

Ma coda, un seul adjectif mais qui est dans l’air du temps :
Akbar
Ça pourrait s’appliquer à moi : Thomann akbar ! Qui dit mieux ?

Lien permanent 13 commentaires

Commentaires

  • Thomann akbar ! Vous risquez gros vous vous mettez en danger de perdre votre tête. La junte musulmane ne prie que pour les illettrés et ne croit qu'en leur zinzin wala wala....

    A part cela vous avez plus que raison de mettre en lumière l'obscurantisme des adjectifs agissants comme des terroristes dans le mental des zinzins croyants ou non.

  • La prolifération des adjectifs est en grande partie due à la peur de heurter ce que l'on nomme aujourd'hui "les sensibilités". Le heurt dans la confrontation des idées appartient au passé, tant le monde soumis aux idéologies contemporaines est devenu tout à coup d'une exquise sensibilité.
    Il va de soi que cette sensibilité n'est souvent que de la sensiblerie de façade et que les intérêts des uns et des autres sont toujours défendus avec même vigueur ou viole qu'autrefois. Mais chacune de ses "sensibilités" tient à se faire voir et reconnaître dans notre monde de jardin d'enfants gâtés.
    Pourtant dans l'autre monde, celui de la plus grande partie des êtres humains, les mêmes duretés et violences s'exercent toujours et demandent souvent de l'aide ou du moins une attention que les contemplateurs de leurs propres nombril n'ont pas le temps, l'énergie ou la volonté de leur accorder.

  • " ... et que les intérêts des uns et des autres sont toujours défendus avec même vigueur...".

    C'est ça l'astuce: passer pour des humanistes alors que l'on défend avant tout son pré carré.

  • Certains suggèrent que l'art d'écrire consiste à faire un usage subtil de tous les éléments qui composent un phrase, un texte.
    Tout gamin j'ai été dégouté par les récits descriptifs qui me proposaient des tableaux.
    On y trouvait tous les détails, jusqu'à l'odeur. Et il était pratiquement impossible de se créer un univers personnel.
    Puis, Houellebecq est venu. En sauveur.
    J'écris. Et l'adjectif est devenu pour moi un façon de cacher la merde au chat. Alors je m'abstiens et deviens fakir de l'écrit, avec une seule obsession sur ma planche à clous ; aller à l'essentiel.

  • 3 adjectifs, quand même... :)

  • Il faut aussi savoir le mettre à la bonne place, cet adjectif...

  • Avec "haute" la France a créé une pléthore de "hauts conseils" qui paient grassement des gens à caser. Elle ne se porte pourtant pas mieux.

    Il y a aussi un adjectif devenu marque du Bien: citoyen. Initiative citoyenne, débat citoyen, etc, etc. Quel blabla.

  • Génialissime Thomann!

    Très sérieusement, vous devriez publier tous vous billets en un ou plusieurs volumes. Il ne reste plus qu'à trouver un titre, comme par exemple:

    "Passeport pour l'éternité ou les pensées intemporelles d'un Vétéran aux neurones chatouilleux".

    J'aime beaucoup votre image de la phrase arbre, mais je verrais plutôt le sujet comme les racines.

  • Aïe, aïe, aïe… Génialissime, encore un adjectif et en mode superlatif, rien ne vous effraie. Déjà qu’il blasphème en se prenant pour Allah... Le prochain billet, pour sûr qu'il va nous le pondre la tronche gonfle façon citrouille, va devoir démonter les chambranles des portes de son deux-pièces cuisine… Ca va encore lui occasionner des frais.

  • Peut-on quand même garder grand-père, petit-cousin, arrière grand-mère, le petit chaperon rouge, le petit poucet, le Petit Prince de Saint-Ex, le grand méchant loup, les grands magasins, les petits commerces, les rues basses de Genève, sa Grand-Rue, l’école supérieure de commerce, le Haut Rhin et le Bas-Rhin, la Basse-Normandie, la Haute-Egypte, le plat pays de Brel, le Grand-Duché du Luxembourg, les Rhodes intérieures et extérieures, la sage-femme, la Grande Porte de Kiev, la Symphonie Pastorale, l’imbécile heureux, le gros con, le vieux facho etc etc etc. Je vais fonder la ligue de défense des adjectifs!

  • Sans oublier la mauvaise foi !

  • Celui qui m'horripile le plus en ce moment c'est "controversé".

    Dès que l'on affiche un point de désaccord avec "eux"... Pan ! controversé !

  • « Controversé » est ancien et avait une noble réputation. C’est la « disputatio » scolastique. Par exemple la controverse de Valladolid entre Las Casas et Sepulveda. De nos jours nous n’avons plus que des polémiques, dans la blogosphère par exemple, alors qu’il faudrait relancer les controverses!

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